Entre symbolisme et réalisme
Simon Corley
Magdalena Kozena (Mélisande), Jean-François Lapointe (Pelléas),
Marie-Nicole Lemieux (Geneviève), Laurent Naouri (Golaud), Gregory
Reinhart (Arkel), Amel Brahim-Djelloul (Yniold), Yuri Kissin (Le
médecin)
Chœur de Radio France, Stephen Betteridge (chef de chœur), Orchestre national de France, Bernard Haitink (direction musicale)
Jean-Louis Martinoty (mise en scène), Hans Schavernoch (décors), Yan Tax (costumes), André Diot (lumières)
Bernard Haitink, invité régulier de l’Orchestre national, l’a notamment dirigé dans Pelléas et Mélisande
(1902) en mars 2000: une version de concert qui s’est rangée d’emblée
parmi les grandes heures de la vie musicale parisienne (voir ici) et dont le témoignage a été diffusé grâce à une publication chez Naïve (voir ici).
Cadre de cet événement voici sept ans, le Théâtre des Champs-Elysées a
décidé de clore sa saison en proposant au chef néerlandais de reprendre
l’opéra, avec toutefois deux différences substantielles: non seulement
cinq représentations en sont données à Paris, suivies d’une exécution
de concert à Amsterdam, mais le chef-d’œuvre de Debussy fait cette
fois-ci l’objet d’une production à part entière, dans une mise en scène
de Jean-Louis Martinoty.
Son travail ne s’en tient pas au confort d’un symbolisme évanescent qui
lui permettrait de s’abstraire de toute contrainte et de se dispenser
de prêter attention au livret et à la musique. Bien au contraire, il
les suit fidèlement, dans l’intention manifeste d’éclairer et
d’éclaircir cette «forêt de symboles», parfois au risque d’un certain
didactisme. Classique mais pas statique, la direction d’acteurs
participe pleinement à cette volonté d’explicitation, y compris durant
les interludes, qui, lorsqu’ils ne nécessitent pas de changement de
décor, servent à mettre au jour les pensées et les actions des
protagonistes du drame. Les rares entorses à la lettre viennent à
l’appui de cette vision remarquablement cohérente, comme l’idée
consistant, dans la «scène des moutons» du quatrième acte, à faire dire
par Golaud l’unique réplique du berger («Parce que ce n’est pas le
chemin de l’étable»), qui en devient encore plus sinistre et
prémonitoire.
Surtout, ainsi que Martinoty s’en explique dans le programme,
«Maeterlinck cerne scrupuleusement ses personnages dans le réel qu’il
appelle le quotidien», d’où ces quelques indices quasi triviaux dans le
jeu des acteurs et dans leurs accessoires: fusil de Golaud, cigarette
de Pelléas, livre et pipe d’Arkel, vieux général à rouflaquettes sanglé
dans son uniforme. Ces éléments contrastent avec les décors résolument
épurés de Hans Schavernoch, en particulier le froid palais de marbre
noir duquel les sobres et sombres costumes de Yan Tax se détachent à
peine, les cubes colorés du petit Yniold ou la robe rouge de Mélisande
venant apporter les seules tâches de couleur vive dans ce monde marqué
par la résignation de l’âge. Ailleurs, la forêt et la mer, au demeurant
visibles depuis les ouvertures du palais, aussi étroites que hautes,
illustrent une nature immense et omniprésente, qu’elle se révèle
menaçante ou apaisante.
D’une époustouflante maîtrise, les lumières d’André Diot, contribuent à
créer un univers inspiré d’Odilon Redon, offrant des images
saisissantes, entre rêve et réalité, notamment par un jeu de
projections sur des rideaux de scène. Ecueil habituel de la succession
de scènes brèves, le dispositif suscite des changements de plateau un
peu trop bruyants, qui incitent d’autant plus le public à tousser,
voire à parler, pendant les interludes, et nécessite de trop longues
pauses entre les actes, autant de désagréments mineurs qui
s’amenuiseront peut-être au fur et à mesure des représentations.
Plus engagés que soucieux de se conformer à une tradition de
raffinement et de subtilité, pour ne pas dire de pâleur, les chanteurs
se mettent ainsi au diapason d’une mise en scène qui en fait des êtres
de chair et de sang. Seul rescapé de l’affiche de 2000, Laurent Naouri
campe un Golaud d’exception, monstre pitoyable et impétueux, au timbre
clair et à la diction parfaite. Vocalement impeccable, Magdalena
Kozena, Mélisande versatile à la longue chevelure blonde, évolue
promptement de la femme-enfant apeurée vers une personnalité plus
consciente de son pouvoir de séduction, qui jette délibérément son
anneau dans le bassin.
Pelléas solide et extraverti, velléitaire, presque fanfaron,
Jean-François Lapointe possède la tessiture requise, mais il déploie
cependant une puissance inaccoutumée. Avec respectivement Marie-Nicole
Lemieux et Amel Brahim-Djelloul, les rôles de Geneviève et d’Yniold
bénéficient d’une distribution luxueuse. La seule déception vient donc
de l’Arkel de Gregory Reinhart, au vibrato plus chevrotant que nature,
à la justesse incertaine et à l’accent trop marqué.
Une fois de plus d’une probité parfaite, la direction de Haitink,
ovationné par les musiciens, ne s’autorise aucune facilité, ni
parsifalienne, ni impressionniste. Quelques menues imperfections, qui
se mettront sans nul doute rapidement en place, ne nuisent en rien à
l’art avec lequel il parvient tour à tour à suggérer le mystère des
grottes et souterrains aussi bien qu’à restituer la violence implacable
de certaines scènes.
Simon Corley
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