"Pelléas" à la peine, hélas !
Marie-Aude Roux
Les 14 et 16 mars 2000, au Théâtre des Champs-Elysées, Bernard Haitink dirigeait l'Orchestre national de France dans une version de concert de Pelléas et Mélisande de Debussy d'anthologie. La publication sur disques de ce concert par Radio France chez Naïve a immortalisé ses soirées inoubliables. Sept ans plus tard, on retrouve le grand chef néerlandais, 78 ans, à la tête du même orchestre, dirigeant le même opéra, mais cette fois mis en scène par Jean-Louis Martinoty.
Quel bonheur de retrouver intactes et même en quelque sorte plus "goûteuses", les qualités d'une interprétation qui relève plus d'une diction que d'une direction. Une manière de lire la musique comme un livre, de traiter les timbres comme des mots, de prosodier les lignes comme des phrases, mais aussi de rendre la partition aussi claire qu'un synopsis mental. Délicatesse poétique, sensualité austère, violence lâchée puis reprise, le Pelléas d'Haitink rend avec une élégance presque sauvage les ambivalences profondes des personnages de Maeterlinck.
Jean-Louis Martinoty manque de ce don de haute désinvolture. Coincé
entre force de vie et désir de mort, il réalise une mise en scène
lourdingue, remplie de symboles maçonniques, de miasmes chtoniens, et
de quelques ridicules qui ne tuent pas (Pelléas "maître du monde"
criant son amour à la face de Mélisande, les bras en croix à la proue
du Titanic : "Je t'ai trouvée !").
Eclairages
glauques, décors bunker et projections de frondaisons d'arbres vus du
fond de l'eau, Martinoty se meut dans un monde de signes, dont la Femme
Mélisande, entre Lolita et Carmen, est à la fois l'allumeuse maléfique
des origines et le ventre procréateur. Mélisande inondera de sa
chevelure-source le coeur d'amour de Pelléas. Mélisande dressera sa
chevelure-serpent sous le couteau sacrificateur d'un Golaud ivre de
jalousie. Quant au meurtre final, il se fera rituel de gémellité.
AUTODESTRUCTION POIGNANTE
Golaud
tuera Pelléas à la diable, un coup de dague par-devant, un coup
par-derrière, puis "marquera" Mélisande avant de se sectionner les
veines sur le cadavre de son frère qu'il a recouvert de son manteau.
Est-ce
à dire que Golaud est une lavette sublime ? Si oui, Naouri est un grand
Golaud. La scène où il questionne le petit Yniold jusqu'à la folie dans
les affres d'une autodestruction poignante est tout simplement
effrayante, vocalement, musicalement, scéniquement. Face à ce Golaud
tout en nerfs, le Pelléas de Jean-François Lapointe a un petit côté coq
en pâte. La voix est belle, quoique un peu lourde, l'interprétation
trop saine pour être sexuellement transmissible. Quant à la Mélisande
de Magdalena Kozena - beau timbre, belle silhouette, diction parfois
inintelligible mais musicalité sans reproches -, si, même sur son lit
de mort, elle n'est pas plus émouvante, c'est qu'elle n'est pas tout à
fait humaine.
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