La victoire de M. Beuh…
Simon Corley
L’Orchestre national et son directeur musical, Kurt Masur, présentaient
– à Pleyel, une fois n’est pas coutume – la première française d’In tempus præsens (2007) de Sofia Goubaïdoulina: vingt-sept ans après l’Offertorium
(autre titre latin) destiné à Gidon Kremer, c’est pour Anne-Sophie
Mutter qu’elle a écrit ce second concerto pour violon. La violoniste
allemande, qui avait déjà suscité le Second concerto de
Penderecki (1995), a créé cette commande de la Fondation Paul Sacher le
30 août dernier à Lucerne avec l’Orchestre philharmonique de Berlin
dirigé par Simon Rattle et l’enregistrera prochainement avec
l’Orchestre symphonique de Londres et Valery Gergiev. La postérité
mettra-t-elle In tempus præsens au même niveau que le splendide Offertorium?
Toujours est-il qu’à soixante-dix-sept ans le 24 octobre prochain,
Sofia Goubaïdoulina ne se repose pas sur sa notoriété et continue de
chercher à se renouveler.
Davantage que l’effectif orchestral proprement dit, c’est sa
disposition qui se veut originale: en l’absence de violons, quinze
altos et douze violoncelles se partagent l’avant-scène de part et
d’autre du chef, chacun de ces groupes étant placé devant quatre
percussionnistes; au centre, deux harpes et un clavecin entourent piano
et célesta; enfin, les bois (par quatre, à l’exception des trois
hautbois), les cuivres (six cors dont trois tuben
wagnériens, trois trompettes, quatre trombones, tuba basse) et les neuf
contrebasses sont alignés sur deux rangs seulement en fond de plateau.
De son précédent concerto, elle ne reprend guère que des éléments de
forme: un continuum de trente-trois minutes, succession d’épisodes
contrastés, encore que deux volets, séparés par une cadence que Mutter
bissera, se détachent assez nettement, le premier d’esprit rhapsodique,
s’achevant sur une puissante confrontation entre le soliste et les
accords répétés de l’orchestre, le second plus vif et brillant, se
concluant sur les aigus du violon et les tintements de la percussion. A
une première audition, l’ensemble donne une impression décousue, les
différentes sections, de caractère tour à tour sombre, rêveur ou
orageux, s’enchaînant sans logique évidente.
Mais la trame sonore force constamment l’admiration, dans la puissance
comme dans la subtilité: s’adaptant au jeu légendairement séduisant et
virtuose d’Anne-Sophie Mutter, qui avait pu agacer dans le Concerto de Beethoven voici trois semaines en ce même lieu (voir ici),
la partition révèle une sensualité que l’on n’attendait pas
nécessairement chez Goubaïdoulina mais demeure d’une complexité
suffisante pour que les interprètes soient contraints de s’interrompre
au beau milieu de la première partie pour retrouver leurs marques. Une
péripétie que l’on voudra bien attribuer au mouvement de grève observé
trois jours plus tôt par les musiciens, afin, selon les termes d’un
feuillet joint aux notes de programme, d’obtenir pour Radio France «les
compensations financières liées à la disparition des recettes
publicitaires prévue dans le projet de réforme de l’audiovisuel public».
Avec la Quatrième symphonie «Romantique» (1874) de
Bruckner, la seconde partie du concert demeurait chez les grands
mystiques. Plus familier, dans le romantisme germanique, de la période
allant de Beethoven à Brahms en passant par Mendelssohn et Schumann,
Masur s’est peu intéressé aux symphonies du «ménestrel de Dieu» (pas
plus d’ailleurs qu’à celles de Mahler) durant son mandat au National,
se contentant des quatre plus célèbres: la Troisième en septembre 2003, la Quatrième en janvier 2005, la Septième en mai 2005 et la Neuvième
en juin 2005. Il n’en a pas moins tenu à en reprendre deux au cours de
cette dernière saison parisienne dont la programmation semble consacrée
aux œuvres qui lui sont les plus chères: après la Septième en novembre dernier, c’est ainsi la Quatrième qu’il a à nouveau choisie.
Malheureusement, la lecture du chef allemand déçoit par son incapacité
à tenir la distance tout au long de ces soixante-dix minutes: la
gestion des tempi, globalement retenus, laisse à désirer tandis que la
direction cultive l’étrange et le détail au détriment des grandes
courbes, alternant objectivité et solennité, transparence et effets de
masse – l’appel des cors est presque inaudible dans la coda du premier
mouvement. Entre indolence et enlisement, le propos ne prend que
rarement son envol, jusqu’à un dernier accord comme essoufflé. De quoi
donner raison à ceux qui demeureraient encore rétifs à cette musique,
autrement dit à «M. Beuh…» contre «M. Ah!», sous les yeux de la
comtesse de Cée, dans le plaisant échange de vues imaginé par
Christophe Deshoulières pour les notes de programme.
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