Sous le signe d'Eros
Didier van Moere
Un jour après la Sinfonia domestica par Eliahu Inbal (lire ici), Kurt Masur dirigeait Don Juan.
Les deux œuvres n’affichent pas les mêmes ambitions et leur mise en
place ne saurait se comparer. On ne pouvait s’empêcher cependant de
trouver avec le National l’homogénéité, l’onctuosité que le Philhar’
nous avait refusées la veille. Le poème symphonique du jeune Strauss,
sous la poussée d’un irrésistible élan, brille de mille feux, sans que
les plans sonores soient brouillés, tant le chef tient son orchestre et
construit son interprétation. A vrai dire, il conçoit plutôt la
partition comme une œuvre de musique pure que comme un récit en
musique, n’y mettant peut-être pas toute la folie dionysiaque que
certains en attendent. Masur, on le sait, n’est pas vraiment un
narratif. Cela dit, il fait chanter son orchestre, les cordes graves
comme les vents – très beau hautbois Nora Sismondi, très belle
clarinette de Patrick Messina dans l’épisode de donna Anna –, maintient
un parfait équilibre entre les pupitres – ne cuivrant jamais à l’excès.
Dans le Second Concerto pour cor, composé par un Strauss
de 78 ans, Kurt Masur offre à David Guerrier un accompagnement
subtilement chambriste, tout en souplesse et en fluidité, faisant là
aussi chanter l’orchestre, en particulier dans un très bel Andante.
Le jeune corniste, auquel le choix d’un instrument viennois datant d’un
siècle environ ne se facilitait pas la tâche, s’avère éblouissant de
maîtrise dans la virtuosité ; il parvient surtout, au-delà de la
brillance, à trouver une sonorité chaude et ronde, à varier les
couleurs entre les mouvement rapides et le mouvement lent – condition
essentielle chez Strauss, pour qui le cor est une voix.
Grâces soient rendues à Kurt Masur de nous avoir ensuite rendu l’intégrale de la Psyché
de Franck, qu’il a reconstituée en remontant aux sources. Il tire plus
la partition du côté de Wagner que du côté de Massenet, alors que Psyché est à Franck ce qu’Esclarmonde, non moins wagnérienne, est au compositeur de Manon. Mais, comme l’écrit Joël-Marie Fauquet dans sa monographie de référence, « Franck a écrit là son Parsifal
». Le chef, qui a pour cette œuvre une tendresse particulière, une des
plus érotiques de toute la musique française, semble ici s’abandonner
davantage que dans Don Juan. Il obtient des sonorités
moelleuses, laissant frissonner son orchestre sous de voluptueux élans,
sans tomber dans la fadeur. « Les jardins d’Eros » baignent dans une
lumière vaporeuse, « Psyché enlevée par les zéphirs » ondule mollement,
« Psyché et Eros » se laisse contaminer par la fièvre du duo de Tristan
et d’Isolde, avant que l’Apothéose du « Pardon de Psyché » atteigne à
une éclatante majesté, où le chef trouve des accents brucknériens
bienvenus pour cet hymne final à l’amour tout-puissant. Fin connaisseur
de la musique française, Kurt Masur n’oublie pas pour autant que ce
Franck-là, rien moins que « Pater seraphicus », ouvre la voie au
premier Debussy : la pâte est wagnérienne, les couleurs sont
françaises.
Remarquablement préparé, le chœur de Radio France se montre à l’unisson
de l’orchestre, Marianne Pousseur évitant de son côté toute emphase
dans la déclamation d’un texte très daté.
Psyché, pourtant – ou parce que – si rare, n’a pas rempli la
salle Pleyel, pas plus que le nom de David Guerrier. On ne le dira
jamais assez : ne vaudrait-il pas mieux, avant de multiplier les
salles, éduquer les publics ?
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