Les leçons de musique de Riccardo Muti Sébastien Gauthier
Le Festival de Saint-Denis s’ouvrait, cette année, avec deux
représentations conduites par l’un de ses plus fidèles et plus célèbres
intervenants. Riccardo Muti s’y produit en effet depuis plus de vingt
ans et retrouvait, à cette occasion, l’Orchestre national de France
qu’il a dirigé au Théâtre des Champs-Elysées pas plus tard qu’en mars
dernier (lire ici).
A cette occasion, et comme à son habitude, le chef italien a choisi de
sortir des sentiers battus, attirant sur son seul nom un public ravi de
découvrir des œuvres tombées dans l’oubli (qui ose aujourd’hui
interpréter Porpora et Cherubini ?) et reprenant vie grâce à un
engagement et un style d’une grande noblesse.
Le concert débutait par le Salve Regina de Nicola Antonio
Giacinto Porpora (1686-1768). Ce napolitain – comme Riccardo Muti –
s’est surtout fait connaître pour ses opéras seria et ses talents de pédagogue : il enseigna au Conservatoire di San Onofrio
de Naples, où il eu pour élèves aussi bien Hasse que les castrats Carlo
Broschi, plus connu sous le nom de Farinelli, et Caffarelli, et dirigea
notamment les chœurs de l’Ospedale degli Incurabili à Venise. Egalement auteur de plusieurs motets et messes, Porpora composa son Salve Regina en ré mineur
en 1725, époque où il s’installait à Venise après avoir effectué un
petit voyage en Allemagne et en Autriche. Cette pièce, qui se décompose
en six phases tour à tour lentes et rapides, porte la marque de
nombreuses compositions italiennes de l’époque, qu’il s’agisse d’œuvres
strictement religieuses (on pense au Salve Regina de Francesco Feo, professeur de Jommelli et de Pergolèse) ou d’oratorios comme Juditha Triumphans
de Vivaldi (1716). Accompagnée par un orchestre réduit (moins de vingt
cordes et un orgue positif) conduit avec douceur par Riccardo Muti, la
jeune mezzo-soprano Elina Garanca fait montre d’une très grande
souplesse dans les lignes mélodiques et d’une non moindre intensité
dans la déclamation, accentuant ainsi le caractère implorant de cette
courte pièce dédiée à la Vierge Marie.
Le lien avec l’œuvre suivante était naturel puisque Porpora compta
Joseph Haydn parmi ses étudiants les plus célèbres. Luigi Cherubini
(1760-1842), qui portait une grande admiration au compositeur viennois,
écrivit un Chant sur la mort de Haydn
lorsqu’il apprit que ce dernier venait de décéder ; or on était en 1805
et, même si Haydn était alors très malade, il ne disparut qu’en 1809…
Défenseur depuis toujours du répertoire de Cherubini (on se souvient
que, dans ces mêmes lieux, il avait dirigé en mai 2006 une magnifique
et méconnue Messe de Chimay), Riccardo Muti ressuscite ici
encore une œuvre extrêmement intéressante. La longue introduction
orchestrale (solo des cors, bientôt rejoints par la flûte, les
contrebasses puis l’ensemble de la petite harmonie) se veut solennelle
mais revêt tout à coup, sous la houlette de quatre violoncelles d’une
parfaite justesse, un caractère pleinement lyrique, prouvant une fois
encore l’inventivité orchestrale dont savait faire preuve Cherubini.
Dans la droite ligne du climat ainsi instauré, les interventions des
trois solistes (les deux ténors étant dominés par le chant exceptionnel
de Genia Kühmeier) ont des accents qui renvoient l’auditeur davantage à
l’opéra (on pense notamment à certains passages de Don Carlos ou à la scène finale de Fidelio)
qu’à la religion. A l’unisson des voix, l’orchestre se montre d’une
grande tenue, rendant un juste hommage à une partition brève (à peine
un quart d’heure) mais beaucoup plus riche qu’on aurait pu le penser.
La troisième et dernière œuvre au programme quittait le registre des
raretés mais restait dans la lignée du style viennois jusque-là
seulement esquissé. Composée en juin 1828, année de sa mort, la Messe en mi bé mol majeur
est certainement la moins liturgique des messes que Schubert nous a
laissées. En raison de ses dimensions et de la diversité instrumentale
requise, elle relève davantage des oratorios dont la dimension profane
et le caractère dramatique sont puissamment affirmés. Riccardo Muti
conduit l’œuvre avec une élégance suprême, laissant jouer un orchestre
en pleine confiance mais sachant donner l’impulsion nécessaire à tel ou
tel pupitre lorsque l’œuvre l’exige. Si sa direction trahit une
certaine raideur dans le Gloria, on ne peut qu’être admiratif à
l’égard de l’attention constante qu’il porte aux musiciens, veillant à
préserver un équilibre idéal entre l’orchestre et les chœurs, faisant
cohabiter l’extrême violence (les appels des trombones dans le Gloria) avec la plus grande douceur de la partition (notamment dans le Benedictus).
Sollicité tout au long de la messe, le Chœur de Radio France prouva sa
valeur à plus d’un titre, qu’il s’agisse du respect des nuances ou de
l’homogénéité des interventions. Les cinq solistes vocaux furent
également splendides, même si l’on peut déplorer le manque de retenue
dont a parfois fait preuve Herbert Lippert et le chant un peu trop
effacé de Luca Pisaroni. A l’inverse, il convient de signaler la
magnifique intervention du ténor Topi Lehtipuu au début de l’Et incarnatus est, contribuant à lui seul à faire de ce concert un moment absolument privilégié.