Pour son nouveau chef le National a apparemment les yeux de Chimène. On
souhaite que cela dure. L’orchestre, en tout cas, faisait plaisir à
voir lors de ce concert de rentrée et l’on perçoit que Daniele Gatti a
déjà commencé avec lui un travail en profondeur, notamment au niveau
des cordes. Il ne porte pas encore tous ses fruits dans la première
partie, consacrée à Debussy : on sent que les musiciens vivent une
sorte de transition, que le couple se cherche un peu malgré
l’enthousiasme qui l’anime. La lenteur du tempo, dans le Prélude à l’après-midi d’un faune,
semble gêner un orchestre un peu raide dans ses phrasés et un peu mat
dans ses couleurs, jusqu’à la flûte de Philippe Pierlot que l’on
aimerait plus ronde et plus sensuelle. Il faudra pourtant s’y faire :
le chef adopte parfois des tempos amples – les Italiens ne sont pas
toujours les plus rapides, contrairement à ce qu’on pense –, prenant le
risque de perdre en tension ce qu’il gagne en profondeur. La Mer a pu surprendre, par une sorte de filiation qui s’établissait avec le Wagner de Parsifal, que Daniele Gatti a dirigé cet été à Bayreuth (lire ici)
– aussi lentement, à quelques minutes près, que Toscanini -, notamment
la fin de « De l’aube à midi sur la mer », où l’on croit plus que
jamais entendre un choral. Une Mer sombre, grave, très pensée,
aux couleurs généreuses qui feraient penser à Rimski, dirigée plutôt
comme une succession d’instantanés, composant une sorte de cathédrale
sonore, à l’opposé d’une certaine tradition française. Il y a là
quelque chose d’opulent qui devrait très bien convenir, en avril, au Martyre de saint Sébastien. On est en tout cas plus proche de Barbirolli – dont on a aujourd’hui oublié La Mer et les Nocturnes
gravés avec le tout jeune Orchestre de Paris - que de Boulez. Cela dit,
on entend tout et ces instantanés sont parfois très beaux, comme le
début de « Jeux de vagues », où la mer ondoie et scintille.
On aurait préféré qu’Un sourire de Messiaen prît place dans cette première partie au lieu de servir de hors-d’œuvre aux déchaînements dionysiaques Sacre du printemps. Quoi qu’il en soit, la comparaison avec l’interprétation de l’Orchestre de l’Opéra et Jonathan Nott (lire ici)
s’avère passionnante. Gatti paraît plus lent, plus extatique, ne
faisant pas vibrer ses cordes, plus parsifalien pour le coup, atténuant
le contraste entre les deux parties de la partition, la dirigeant
davantage comme un poème symphonique. Mais on voit bien ici que
l’orchestre et le chef se rencontrent, comme dans le superbe Sacre
donné ensuite, où l’on découvrait, grâce à la précision de la baguette,
des détails d’instrumentation qui passent souvent à la trappe. Est-ce
parce que le tempo revient à une plus stricte orthodoxie ? Sans
émousser la sauvagerie des rythmes et la crudité des couleurs, Daniele
Gatti préserve un certain lyrisme, une certaine beauté du son
également, comme si la rupture n’était pas consommée avec le Stravinsky
à la fois rutilant et fantastique de L’Oiseau de feu, quitte à
faire plutôt du ballet un morceau de musique pure. Il y a presque de la
sensualité dans les « Augures printaniers », l’Introduction de la
seconde partie ne dissimule pas tout ce qu’elle a encore
d’impressionniste. C’est que le chef refuse de sacrifier l’harmonie au
rythme, sans doute pour mieux rappeler que, à travers le rite
sacrificiel, un mystère s’accomplit, jusque dans la transe barbare de
la « Danse sacrale ».