TCE Gullberg Jensen / Concertonet / 9 octobre 2008
Portrait d’un jeune chef pressé Sébastien Gauthier
Il est toujours réconfortant de constater que le public répond à
l’appel de programmes qui, évitant de se cantonner aux classiques
habituels, sortent des sentiers battus et proposent des pièces dont
l’abord facile n’est pas forcément la première caractéristique. Tel
était le cas ce soir où le Théâtre des Champs-Élysées affichait complet
pour une envolée vers le nord et l’est de l’Europe musicale.
Les Danses symphoniques sur des motifs norvégiens ne font
pas partie des morceaux les plus connus d’Edvard Grieg (1843-1907) mais
se rattachent néanmoins à la véritable passion que le compositeur
éprouvait pour les mélodies populaires de sa Norvège natale. On en
trouve d’ailleurs les traces dans nombre de ses opus, qu’il s’agisse
des huit Romances et danses sur des poèmes norvégiens opus 18 pour voix et piano, des chants et danses populaires nordiques opus 17 ou de l’Album for Mandssang
pour chœur d’hommes, d’après des mélodies populaires norvégiennes. Les
quatre danses symphoniques présentées ce soir, initialement destinées
au piano et créées en 1899 dans leur version orchestrale, reposent
toutes sur un même schéma mélodique. Sans fioriture aucune, Eivind
Gullberg Jensen prend cette partition à bras-le-corps, conduisant les
musiciens à s’adapter avec souplesse aux différents climats (la marche
triomphale de la première danse précédant le lyrisme entrecoupé d’une
danse grinçante de la deuxième, la valse de la troisième cédant la
place au burlesque de la quatrième) imposés par une partition parfois
taillée à la serpe…
Plus connu, le Premier concerto pour piano de Dimitri
Chostakovitch (1906-1975) permettait de confronter deux musiciens aux
antipodes l’un de l’autre. D’un côté, le génial pianiste Alexandre
Toradzé, tout en rondeur et en facéties, interprète d’une intégrale des
Concertos pour piano de Prokofiev, qui a rallié tous les
suffrages. De l’autre, Guillaume Jehl, jeune et timide trompettiste de
trente ans, soliste du National. Reprenant un précepte maintes fois
vérifié en sciences, l’alchimie de ces deux « contraires » a été
parfaite. Si Jehl s’est montré très convaincant (aussi bien dans les
tonalités de « clown triste » du second mouvement que dans la cavalcade
finale), Alexandre Toradzé a tout simplement été époustouflant de
technique, de musicalité (alliant ce qu’il y a de plus simple chez un
Satie avec ce qu’il y a de plus diabolique chez un Scriabine) et
d’engagement. Les deux solistes, parfaitement accompagnés par les
cordes de l’Orchestre National, ont offert un bis du troisième
mouvement à un public conquis de bout en bout.
Jean Sibelius (1865-1957) était au programme de la seconde partie. La
première œuvre présentée fait figure de véritable « amusette » pour le
compositeur finlandais… L’histoire veut que Sibelius, devant faire face
à quelques difficultés économiques, ait composé plusieurs œuvres de
petite taille dans un but uniquement alimentaire. Ainsi, en juin 1922,
il acheva la Suite mignonne pour deux flûtes et orchestre à cordes, précédant de quelques mois la Marche académique (achevée en octobre de la même année) et la Valse chevaleresque (terminée en novembre). Pièce anecdotique de sept minutes, elle fut jouée honorablement par les différents protagonistes.
Eivind Gullberg Jensen a déjà dirigé Sibelius avec succès à la tête du National, notamment sa Deuxième symphonie (voir ici). Il s’attaquait ce soir à la Première symphonie,
œuvre postromantique créée en avril 1899 avant de faire l’objet d’une
révision en mars 1900 (c’est à ce moment que Sibelius ajouta notamment
la splendide introduction confiée à la clarinette). L’impression donnée
ce soir est mitigée. Si la clarinette est très belle, si les cordes
font montre d’une admirable cohésion (notamment dans le second
mouvement), Gullberg Jensen dirige de façon trop pressée et gomme ainsi
certains détails orchestraux. Le manque de respiration, le manque
d’ampleur et, pour ce qui est du seul quatrième mouvement, le parti
pris en matière rythmique déçoivent franchement. De ce fait, la
progression qui doit conduire à ce que la musique se soit « soudain
abîmée dans une trappe », pour reprendre l’expression de Marc Vignal
dans son Jean Sibelius (Fayard), n’existe pas… Mettons
ça sur le compte de la jeunesse d’un chef doué d’un véritable charisme
et qui, à l’instar d’un bon vin, doit encore se bonifier pour donner le
meilleur de lui-même.