La dextérité de l’Orchestre national de France
Sébastien Gauthier
Presque dix ans après sa création française, en ce même Théâtre des
Champs-Elysées, sous la baguette de son dédicataire Seiji Ozawa, le 20
mars 1998, The Shadows of Time
d’Henri Dutilleux est devenu un véritable classique des orchestres à
travers le monde. Composé de cinq épisodes pour orchestre et trois voix
d’enfants (ce soir remplacés, comme c’est souvent le cas, par la voix
d’une soprano solo), cette large pièce orchestrale se veut avant tout
un témoignage du traumatisme subi par les victimes de la Seconde Guerre
mondiale. Le jeune chef Simon Gaudenz (né à Bâle en 1974) en assurait
la direction. Après avoir notamment été pendant quatre ans directeur
artistique de l’ensemble camerata variabile, il est actuellement chef
d’orchestre principal du Collegium Musicum de Bâle. Force est de
constater qu’il s’acquitte de sa tâche avec maestria, aidé par un
Orchestre national exceptionnel. Doté d’une direction précise, attentif
à la moindre intervention instrumentale, le chef veille parfaitement au
bon équilibre des plans sonores et à la cohérence de l’œuvre. Si le
premier mouvement Les heures manque de tension, l’orchestre
fait, dans le deuxième, preuve d’une totale virtuosité, la cohésion des
cuivres le disputant à la dextérité des bois. La soprano Amel
Brahim-Djelloul, en revanche, déçoit. Perchée au premier balcon du côté
des premiers violons, elle manque singulièrement d’émission et surtout
de simplicité dans ce troisième passage (Mémoire des ombres)
qui, dans l’esprit du compositeur, est dédié à Anne Frank et aux
enfants innocents victimes de la barbarie nazie. La performance
orchestrale explose de nouveau dans les Vagues de lumière et Dominante bleue ?, où les flûte et hautbois solo, d’une part, les trompette et cor solo, d’autre part, sont particulièrement sollicités.
Pour la seconde partie du concert, le National retrouvait son chef
titulaire, Kurt Masur, chaleureusement applaudi dès son entrée sur
scène (Simon Gaudenz ayant, à cette occasion, discrètement rejoint les
spectateurs placés à l’orchestre). Les traits minimalistes de Dutilleux
font place aux élans postromantiques d’une des dernières symphonies de
Piotr Ilyitch Tchaïkovski, la Cinquième.
Créé à Saint-Pétersbourg le 5 novembre 1888 sous la direction du
compositeur, ce monument nécessite d’être parfaitement tenu d’un bout à
l’autre afin de mettre en valeur le thème introductif qui réapparaît au
fil des quatre mouvements, à l’image de ce qu’a pu faire un Berlioz
dans sa Symphonie fantastique. Bien que cette œuvre ait déjà été interprétée à plusieurs reprises par les protagonistes de cette soirée (en novembre 2003 puis en juin 2005, ce dont témoigne un disque paru chez Naïve),
le premier mouvement laisse pourtant une impression mitigée. Alors que
le chef souhaite visiblement adopter un tempo plus allant, l’orchestre
joue l’allegro con anima de façon très retenue. Le solo trop
alangui du basson de même que l’adoption de tempi fluctuants rendent le
propos peu cohérent et difficile à suivre. L’andante cantabile,
en revanche, est une véritable réussite. Introduit par un cor
superlatif, bientôt rejoint par la clarinette solo puis par l’ensemble
de la petite harmonie, la partition évolue avec naturel, sans être
alanguie ni sirupeuse, Masur privilégiant le côté dramatique sans pour
autant sacrifier l’émotionnel. Le chef parvient ainsi à conclure le
mouvement dans une totale quiétude après avoir, quelques minutes
auparavant, empli la salle d’un impressionnant fracas orchestral. La Valse
nous rappelle, si besoin était, que Tchaïkovski était un génial
compositeur de ballets. Empreint d’une grande théâtralité, l’orchestre
nous plonge dans une atmosphère enfantine qui contraste fortement avec
la tonalité grave du reste de la symphonie: la scène du Théâtre des
Champs-Elysées se transforme en un vaste espace de jeu où virevoltent
farfadets, lutins et autres créatures espiègles. Dans un style
volontairement grotesque (sans être caricatural pour autant), le basson
solo donne, par exemple, l’image d’un être bringuebalant s’animant de
manière soudaine suite au coup que lui aurait donné une baguette
magique venue d’on ne sait où… Le contraste avec la mélancolie et la
grandeur du dernier mouvement est d’autant plus grand. Bien que l’on
puisse regretter que Kurt Masur cède à certains de ses penchants
(direction à la pesanteur exagérée précédant un finale qui, sans que
cela ne se justifie et bien qu’écrit Presto, s’accélère de
façon outrancière), on ne peut qu’être admiratif à l’égard de la
progression dramatique qu’il insuffle à l’orchestre.
Le public fait un triomphe aux musiciens et au chef qui appelle
généreusement Simon Gaudenz à ses côtés au moment des saluts. Une fois
n’est pas coutume, Kurt Masur et l’orchestre offrent un bis à des spectateurs d’ores et déjà conquis : la Valse tirée de la Sérénade pour cordes,
composée huit ans plus tôt par le même Tchaïkovski. Masur et
l’Orchestre national en donnent une interprétation ample toute
empreinte de délicatesse, dans l’esprit des divertimenti du XVIIIe
siècle, comme le souhaitait le compositeur.
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