TCE Masur / Cycle Beethoven / Concertonet / 12 juillet 2008
Ce n’est qu’un au revoir Simon Corley
S’il en était besoin, la huitième et dernière soirée du cycle Beethoven
offert au Théâtre des Champs-Elysées par Kurt Masur à l’occasion de ses
ultimes apparitions en tant que directeur musical de l’Orchestre
national de France revêtait encore plus de solennité, avec
l’installation, à l’avant-scène côté cour, d’une sculpture représentant
la tête du compositeur, réalisée en 1902 par Bourdelle, quelques années
avant qu’il ne conçoive les bas-reliefs ornant la façade de l’avenue
Montaigne. Et, malgré les vacances scolaires, au beau milieu du
week-end prolongé du 14 juillet, la foule s’est pressée pour rendre
hommage au chef allemand, accueilli d’emblée par de longs
applaudissements. Parmi les personnalités venues pour l’occasion, Henri
Dutilleux, dont il a créé à Paris Sur un même accord (voir ici) puis Correspondances (voir ).
Au terme de cette intégrale des Symphonies explorée de façon chronologique, jusqu’alors à raison d’une par concert, il en restait donc deux: la «petite» Huitième (1812) allait-elle être écrasée par l’immense Neuvième
(1824)? Masur allège l’effectif – et place à nouveau les cors derrière
les trompettes – mais confirme sa nature terrienne: pas davantage
haydnienne que ne l’avait été la Quatrième (voir ici), sa Huitième regarde déjà plutôt vers Brahms. Il prend son temps – le premier Allegro peut difficilement prétendre respecter l’indication vivace e con brio
– mais la puissance et la densité du discours compensent cette lenteur,
parvenant à soutenir l’intérêt. Si l’humour ne trouve guère à
s’exprimer, c’est au profit du charme ou même de la poésie.
Dès le rythme pointé des toutes premières notes de la Neuvième, c’est un ton résolument volontariste qui s’impose: l’Allegro ma non troppo
initial ne sera pas le lieu d’une célébration brucknérienne, mais un
portique sobre, voire austère, solidement ancré dans la pâte
orchestrale, avec un effectif augmenté de deux bassons et d’une
trompette, mais aussi dans un immémorial legs interprétatif. Rien
d’anecdotique dans cette approche mesurée, stylistiquement
inattaquable, qui laisse entièrement place à la musique pure. On en
deviendrait difficile, pour regretter que la seconde reprise du Scherzo
n’ait pas été observée, rien que pour le plaisir de pouvoir bénéficier
ainsi un peu plus de la démonstration subtile et précise de Didier
Benetti aux timbales. D’une simplicité et d’une évidence rares, le
mouvement lent évite tout alanguissement, tandis que le finale confirme
un souci de clarté quasiment pédagogique, qui ne tourne heureusement
pas à la simple radiographie du texte. Effets dosés, progressions
soigneusement construites, on retrouve l’architecte de la Septième (voir ici),
plus fervent que débridé, pour une version de référence davantage que
d’anthologie, suscitant plus l’admiration que l’enthousiasme.
Comme un bonheur ne vient jamais seul, le quatuor soliste, entré en
scène après le deuxième mouvement – se sent-il si peu concerné par ce
qui précède et imagine-t-on un tel comportement de la part du chœur, du
piccolo, du contrebasson ou des percussionnistes? – se révèle le
meilleur qu’on ait entendu depuis longtemps dans ces parties
inchantables. Et puisqu’il fallait que toutes les forces de Radio
France participent à cet événement, une petite quarantaine de membres
de la Maîtrise apportent au Chœur de Radio France une touche de verdeur
inattendue.
Un magnifique cadeau de départ, suivi des gestes, prévisibles mais pas
moins sincères, qui marquent de tels moments: ovation debout, bouquets
de fleurs, remerciements de Dominique Meyer, directeur général du
Théâtre des Champs-Elysées, au micro de Gérard Courchelle. Comme de
coutume, Masur s’éloigne en emmenant à son bras Sarah Nemtanu, premier
violon solo, et Sabine Toutain, premier alto solo. Mais, à six jours de
ses quatre-vingt-un ans, il ne quitte pas pour autant le National, tant
s’en faut: il fêtera ainsi son anniversaire pendant une tournée en
Italie et en Espagne (16-19 juilet) avec l’orchestre, lequel se
produira ensuite à Montpellier avec Daniele Gatti, le nouveau directeur
musical (30 juillet).
Et même pour le public parisien, c’est d’un au revoir et non d’un adieu
qu’il s’agit. Car il aura suffi de deux mandats de trois ans pour que
celui qui devint en 1997 le premier Ehrendirigent
de l’histoire de l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig, aux destinées
duquel il avait présidé durant un quart de siècle, soit également le
premier à se voir conférer le titre de «directeur musical honoraire à
vie» du National. Une marque de reconnaissance, bien sûr, adressée à
celui qui, s’il ne fut pas un bâtisseur à l’égal de Marek Janowski à la
tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France, a requinqué une
formation dont le moral était au plus bas à son arrivée et lui a
transmis une précieuse tradition. Mais aussi une fonction qui sera loin
d’être exclusivement honorifique, puisqu’il reviendra à plusieurs
reprises la saison prochain dans la capitale (19 et 27 novembre au
Châtelet, 10 et 15 janvier au Théâtre des Champs-Elysées, 18 juin à
Saint-Denis).