Ozawa enflamme le National
Didier van Moere
Ravel, Dutilleux, Berlioz : Seiji Ozawa, pour son retour à la tête du
National, a choisi un programme à la Charles Munch, qui l’avait repéré
lorsqu’il gagna le concours de Besançon en 1959 et le fit travailler à
Tanglewood. Il est vrai que le chef japonais, à l’instar de son mentor,
a toujours ardemment défendu la musique française, de Berlioz à
Messiaen et à Dutilleux, dont il vient de créer, au Japon, la dernière
œuvre, Le Temps l’Horloge, avec Renée Fleming.
On sent justement, à l’écoute de la Pavane pour une infante défunte
de Ravel, des couleurs bien françaises, comme si l’orchestre retrouvait
une certaine identité. Il suffit aussi de ces quelques minutes pour
prendre la mesure du travail accompli par Seiji Ozawa, avec lequel
l’orchestre travaille si volontiers depuis des décennies :
l’interprétation est aussi raffinée que précise, le moindre détail
prend un sens, les pupitres s’équilibrant dans une parfaite homogénéité.
Mais ce n’est là qu’un hors-d’œuvre : on attend Mystère de l’instant,
commandé à Henri Dutilleux par Paul Sacher. L’œuvre a-t-elle jamais
connu plus belle lecture ? Les cordes du National ont rarement sonné
avec cette rondeur, ces nuances, cette intensité aussi – mais
n’oublions ni le cymbalum ni la percussion. La partition devient une
étude de sonorités et de rythmes, dont le chef japonais, dès les
premières mesures, souligne la modernité – cette modernité que certains
hésitent à reconnaître chez Dutilleux. Succession d’instants, comme
nous le dit le texte du programme, mais qui s’enchaînent
remarquablement, dans une seule coulée, grâce une direction à la fois
très pensée et très souple, à l’image de la gestique d’Ozawa, lutin et
pantin, totalement porté, habité par ce qu’il dirige. La salle a alors
le sentiment de renouer avec les grandes heures du National, réservant
au compositeur, au chef et à l’orchestre un triomphe justifié.
La Symphonie fantastique est une démonstration de
virtuosité orchestrale. Non pas qu’Ozawa vise à l’effet, mais parce
qu’il veut montrer comment la musique est faite, comment elle est
écrite, la virtuosité n’étant qu’un moyen d’en révéler la quintessence.
On entend tout, la direction dégageant toujours, au plus fort de la
masse sonore, les lignes et les timbres, évitant une verticalité
excessive, faisant de Berlioz un des héritiers de Beethoven. Tout reste
tenu d’une main de fer : le chef, là encore, ne laisse rien échapper,
très rigoureux – mais jamais rigide – lorsqu’il donne les attaques.
Dans « Rêveries – Passions » la fièvre n’est pas l’agitation, dans la «
Marche au supplice » ou le « Songe d’une nuit de sabbat », la puissance
n’est pas le tintamarre. L’éventail des nuances, surtout, est tel qu’il
doit être, témoignant de la subtilité de l’écriture berliozienne : un pianissimo n’est pas un piano, un forte n’est pas un fortissimo.
L’orchestre, pourtant, n’est pas bridé : dans « Un bal »il s’abandonne
à la giration de la valse, dans la « Scène aux champs » il respire avec
la nature.
On sort fasciné, grisé par tant de perfection. Reste à savoir si l’on
sort ému, bouleversé. Beaucoup moins parfaits, un Munch, un Bernstein,
nous bouleversaient. Ozawa nous éblouit.
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