Le retour attendu de Seiji Ozawa
Patrick Georges Montaigu
C’est un Seiji Ozawa en pleine forme, souple et félin comme à ses plus beaux jours, que le public parisien a retrouvé après quelques années d’absence, à la tête de l’Orchestre National pour un concert entièrement consacré à la musique française. Et à le voir ainsi bondir sur son podium et courir entre les pupitres pour venir saluer un public enthousiaste et un orchestre aux anges, on se dit que les récents ennuis de santé du chef japonais âgé aujourd’hui de 72 ans sont manifestement oubliés. Ainsi donc Ravel, Dutilleux et Berlioz étaient successivement conviés à la fête, avec comme plat principal du menu du soir la Symphonie Fantastique, cheval de bataille de Charles Munch, chef cher au cœur de Seiji Ozawa, auquel il a d’ailleurs succédé à quelques onze années d’intervalle au poste de directeur du Boston Symphony Orchestra entre 1973 et 2002.
S’il y
avait un mot à retenir pour qualifier l’ensemble de ce concert, ce
serait assurément « harmonie » tellement les trois pièces ainsi
dirigées baignaient dans une ambiance lumineuse, douce, heureuse, bref
harmonieuse. Idéal pour la Pavane pour une Infante défunte qui ouvrait le concert, jouée toute en nuances (très beaux pianissimi du quatuor), ce style nous a donné une Fantastique
étonnante, peu courante, presque étrange à force d’être harmonieuse.
Dans une récente interview au Figaro, Ozawa disait « Munch était
inimitable dans la Fantastique. Il était unique, c’était un
géant. Il ne dirigeait jamais deux fois de la même façon, ce qui n’est
pas mon cas : j’essaie au moins de faire au concert la même chose qu’à
la répétition ! ». Double vérité car la Fantastique de l’aîné (et même « les Fantastiques devrait-on dire) est
radicalement différente de celle du cadet, opposée même, la première
toute en punch, en énergie, en inspirations fulgurantes si ce n’est en
dérapages contrôlés, voire en rudesse, orientée vers l’avancée
narrative et sa fameuse idée fixe, la seconde impeccablement mise en
place, toute en souplesse, en nuances, musique pure et de pure beauté,
remarquable exploit du chef et de son orchestre dans une œuvre qu’on
n’imaginait pas s’y prêter à ce point. Certes, la fameuse « idée fixe »
est du coup quelque peu passée au second plan, l’attention de
l’auditeur étant captée par une mise en place sonore phénoménale où
tous furent excellents. En particulier la balance sonore obtenue sur
les cordes était par moment magique : rarement on a pu distinguer aussi
bien le chant de chaque groupe d’instruments, spécialement alti et
violoncelles, et même les contrebasses n’étaient pas ce soir aux
abonnées absentes. Le hautbois et le cor anglais ont su magnifiquement
ouvrir une Scène aux champs où l’influence beethovénienne issue de La Pastorale s’est fait clairement entendre, tout comme des passages tellement harmonieux
qu’on aurait cru du Mozart. Etonnant ! Essayez de chercher Beethoven et
Mozart chez Munch, vous n’y trouverez que du Berlioz pur jus, comme
chez tous les autres d’ailleurs. Finalement cette vision originale,
harmonieusement hédoniste, ravissante voire fascinante, un peu éloignée
du programme prévu par Berlioz, songe sous opium d’un jeune musicien au
paroxysme du désespoir amoureux, nous a parfois plongé dans un soupçon
de perplexité. Mais c’était fait avec tellement de conviction, de
classe, d’élégance, de charme et porté par une performance orchestrale
remarquable (on a clairement senti que les musiciens s’étaient donnés à
fond pour leur chef), qu’on s’est dit, pendant les applaudissements
enthousiastes d’une salle comble, au diable l’orthodoxie berliozienne
et bravo Ozawa.
Juste avant l’entracte nous avons entendu une excellente interprétation de Mystère de l’instant
de Dutilleux, succession en quelques quinze minutes de dix « instants
musicaux » sensé raconter, ou illustrer le temps musical. De prime
abord cela peut paraître un peu abstrait, mais la direction inspirée et
toujours aussi harmonieuse d’Ozawa a rendu cette œuvre limpide. Henri
Dutilleux, comme de coutume présent dans la salle, a été
chaleureusement applaudi par le chef, l’orchestre et le public.
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