Requiem réquisitoire
Didier van Moere
Créé pour l’inauguration de la nouvelle cathédrale de Coventry en 1962, le War Requiem de Britten, où le texte de la liturgie latine rencontre celui des poèmes du jeune pacifiste Wilfred Owen, mort à la guerre huit jours avant l’armistice de 1918, trouve en la Basilique Saint-Denis un cadre idéal. C’est l’acoustique qui l’est beaucoup moins, écrasant les cordes sous les vents, noyant la polyphonie, transformant la fugue de l’Offertoire en brouillard sonore. Solistes, chœur, orchestre, tout le monde en pâtit. Cela dit, Kurt Masur, toujours très à l’aise dans les vastes architectures, entretient avec ce War Requiem d’évidentes affinités, lui qui en a gravé une magnifique version avec le New York Philharmonic (Teldec). A la fois puissant et fervent, il rapproche plutôt l’œuvre de la grande tradition d’oratorio germanique, lorgnant aussi parfois - comme dans le « Requiem aeternam » - du côté de Chostakovitch, deux façons de souligner tout ce qu’il y a de grandeur désespérée, de tension continue dans la partition. Mais le « Libera me » n’est pas moins superbe que le « Requiem aeternam », le chef sachant aussi trouver, au-delà des visions d’apocalypse, le chemin de l’au-delà. On regrettera seulement certains décalages ici ou là, en particulier dans la scansion du « Dies irae », aggravés, redisons-le, par l’acoustique. Le fait de confier l’orchestre de chambre à second chef laisse aussi sceptique : non seulement il paraît d'autant plus lointain qu’il est placé derrière l’orchestre, mais surtout il paraît terne, Fabien Gabel ne parvenant pas, malgré l’exactitude de sa direction, à habiter vraiment des passages qui sont souvent les plus poignants de l’œuvre.
Heureusement les poèmes d’Owen trouvent en Paul Groves et Hanno
Müller-Brachmann des interprètes convaincants. Mais si le premier
s’impose d’emblée par la souplesse de son émission, l’éventail de ses
nuances, l’intensité de son chant, le second a plus de mal à projeter
sa voix – c’est toujours le cas des clés de fa
à Saint-Denis –, épouse moins naturellement les nuances de la prosodie
anglaise et met quelque temps à trouver ses marques, pour finir par se
hisser au niveau de son partenaire dans le « Libera me ». Fallait-il,
afin de la rapprocher du chœur, placer Olga Guryakova derrière
l’orchestre, surtout à Saint-Denis ? On peut en douter. La soprano
russe, qui n’a pas vraiment le format exigé par la partition, peine à
projeter son médium et son grave dans les passages les plus dramatiques
comme le « Lacrimosa » ; au moins la retrouve-t-on telle qu’on la
connue parfois, avec ces phrasés élégamment galbés, alors qu’elle
s’était totalement fourvoyée dans l’Amalia de Simon Boccanegra
à Bastille. Les chœurs et l’orchestre donnant, de leur côté, le
meilleur d’eux-mêmes, on a beau souhaiter entendre l’œuvre dans de
meilleures conditions, on se laisse emporter par sa force, jusqu’à cet
« In paradisum » final, où les portes du ciel semblent s’ouvrir.
Œuvre d’un compositeur militant, réquisitoire contre l’absurdité et l’horreur de la guerre, ce War Requiem
était donné en hommage à un autre militant du droit et de la justice,
grand ami de Britten, qui la dirigea, sous les mêmes voûtes, en 1994 :
Mstislav Rostropovitch.
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