Rencontre avec le directeur du Théâtre des Champs Elysées, acteur
clef de la vie musicale classique parisienne avant son départ pour
l’Opéra de Vienne en 2010.
Propos reccueillis par Marc Zisman
Nommé à la direction de l’Opéra de Vienne à compter de la saison 2010-2011, Dominique Meyer
est toujours le gardien du temple de l’avenue Montaigne. A 52 ans, cet
Alsacien dirige depuis 1999 le Théâtre des Champs Elysées où fut
notamment créé Le Sacre du Printemps.
Après nos entretiens avec Jean-Luc Choplin, Jeanine Roze et Philippe
Maillard, cet autre acteur clef de la vie musicale classique parisienne
évoque ici son parcours personnel, l’état de la musique vivante dans la
capitale, l’évolution du public et, bien entendu, l’incontournable
débat du futur Auditorium du parc de la Villette…
Avant d’arriver avenue Montaigne…
Dominique Meyer : J’ai fait quatre ans au Ministère
de l’Industrie, quatre ans au Ministère de la Culture avec Jack Lang,
quatre ans à l’Opéra de Paris dont deux ans comme directeur général,
deux ans à Matignon comme conseiller culturel de deux premiers
ministres au début des années 90, cinq ans à l’Opéra de Lausanne et
ensuite je suis arrivé ici, au Théâtre des Champs Elysées. Et je pars
dans trois ans…
La direction d’un établissement aussi prestigieux, c’est quelque chose que vous aviez en tête ? Un rêve de gosse ?
Dominique Meyer : Pas du tout car je n’ai découvert
la musique classique qu’à l’adolescence. Seul, parce qu’on ne jouait
pas de musique chez moi. Ça a d’ailleurs toujours étonné mes parents
que mon frère et moi-même soyons amoureux de musique car ça n’était pas
quelques choses de « normal » dans notre famille. L’autre raison pour
laquelle je n’y avais jamais pensé c’est que je fais parti des gens qui
n’osent pas penser que quelque chose soit possible. Par exemple, quand
j’étais adolescent, au lycée à Nîmes, je m’intéressais à l’économie, je
pensais devenir journaliste, c’est ce qui m’intéressait. Mais plus
tard, en arrivant à Paris, personne n’a jamais pensé à me présenter au
concours de Science Po. Je suis alors allé à la fac parce que Science
Po était réservé à une espèce de caste. Dans ma famille, on ne pensait
pas que c’était quelque chose pour nous. Ensuite, vers 17/20 ans, j’ai
passé mes jours et mes nuits à faire la queue au Théâtre des Champs
Elysées ou à l’Opéra Garnier. Mais jamais je n’aurai juste osé espérer
un jour y travailler. Ce sont ensuite les hasards de la vie qui font
que, peu à peu, le métier et le hobby se sont rapprochés. Il y a une
chose à laquelle je suis très attaché, c’est le fait d’apprendre
beaucoup de choses simplement parce qu’on a le goût de ces choses.
Parce que vous êtes capables de faire la queue 30 heures pour avoir un
billet un jour pour la Walkyrie dirigée par Georg Solti, que si
vous faites 30 heures la queue vous ne la faites pas seul mais avec des
gens qui partagent ce qu’il y a de plus précieux au monde : une vraie
passion. Les échanges se font naturellement, vous échangez des disques,
des bouquins, vous voyagez lorsque vous gagnez mieux votre vie, etc.
C’est synthétiser cet état d’esprit par une petite phrase de Stefan
Zweig que j’aime beaucoup : la compétence par la passion. J’aime l’idée
que tout ne soit pas dit par les écoles et le système. Et j’aime qu’à
un moment, vous commencez à savoir beaucoup de choses juste parce que
vous les aimez beaucoup…
Le poids de la tâche ne vient jamais égratigner ou amoindrir cette passion ?
Dominique Meyer : C’est une belle question et on m’a souvent dit «ne fais pas ça car tu vas détruire ce qu’il y a de plus précieux, ce goût profond pour la musique».
Et la réponse est non. C’est la seule maladie incurable qui ne soit pas
grave au fond. Je ne me suis jamais lassé. Par exemple, en quelques
jours, j’ai les cordes de la Staatskapel de Dresde, Hélène Grimaud qui
vient jouer un concerto de Beethoven, Mariss Janson avec l’Orchestre de
la Radio Bavaroise, et puis le lendemain un opéra de Donizetti pas joué
depuis des décennies à Paris. Et puis ensuite le voyage à Vienne où je
me rends chaque semaine actuellement, le travail de préparation là-bas,
etc. Malgré tous les incidents qui se produisent, ça n’écorne en rien
le goût pour la musique. Ce soir Seiji Ozawa sera dans la maison. A
20h05, je serai assis dans mon siège et je vais tout oublier. Et puis,
je n’en suis plus au moment où j’attends d’être emporté pendant toute
la soirée. Parfois, un beau phrasé, quelques secondes, une articulation
réussie, un beau son, tout ça reste imprimé dans votre cerveau plus
longtemps que toute une représentation que le souvenir finit forcément
par déformer. J’aime assez la force de l’instant.
Si vous mettez de côté cette casquette de passionné, comment abordez-vous la saison 2007 – 2008 ?
Dominique Meyer : Déjà, nous sommes heureux du
programme que nous proposons au public. Un programme intéressant qui
marie les œuvres très connues, les œuvres moins connues et plus de 90
compositeurs différents. On joue le cycle des symphonies de Beethoven
avec Kurt Masur mais également le Sant’Alessio de Stefano Landi, œuvre inconnue pour la presque totalité du public. Il y a le Thésée
de Lully. Et puis nous sommes en phase avec l’histoire de ce théâtre
car nous rejouons un opéra de Stravinsky… J’ai un grand sujet de
satisfaction, tous les grands chefs sont présents. Seiji Ozawa, Zubin
Mehta, Mariss Janson, Riccardo Muti, Bernard Haitink, Simon Rattle,
bref tous les grands sont là. Ceux du baroque aussi. Donc j’aime ce
programme…
Le programme c’est un peu de vous-même ?
Dominique Meyer : J’ai des goûts très forts mais je
ne les mets pas au premier plan. Je mets au premier plan ce qui me
parait juste pour le théâtre. Si on me parle d’opéra, j’adore Le Trouvère
mais je ne le jouerai jamais ici car j’estime que ça n’est pas une
œuvre adaptée aux moyens économiques, au fonctionnement du théâtre. Mes
goûts personnels passent donc souvent au second plan. J’ai choisi une
ligne baroque pour l’opéra ici parce que cela me semble être une
réponse adaptée aux problèmes posés au théâtre. Après, il y a un cahier
des charges, le même que s’est imposé Gabriel Astruc. Ça fait 90 ans !
Ce sont vos saintes écritures ?
Dominique Meyer : Je trouve que c’est beau qu’il y
ait ça à Paris. Un lieu où on ne donne pas QUE de la musique
symphonique, ou pas QUE de l’opéra, ou pas QUE de la musique de
chambre… Juste un lieu où l’on donne tout ça. Dosé. J’aime trouver un
équilibre entre les différentes familles de musiques. Donner le bouquet
le plus multicolore possible. Avec des artistes fidèles et l’attention
portée à de nouveaux artistes. Par exemple, tous les grands du chant
seront là, mais également de nouveaux comme Diane Damrau, une chanteuse
très remarquable. Et dans les opéras on a amené de jeunes chanteurs
inconnus qui ne le sont plus. Des nouveaux chefs comme Jérémie Rohrer.
Le public a apprécié ce programme ?
Dominique Meyer : Plutôt car nous avons vendu 80.000
billets par abonnement. Contre 50.000 l’an passé où nous avions eu un
début de saison très difficile…
Lié au retour de Pleyel ?
Dominique Meyer : Effectivement. Un événement qui a
monopolisé le public et les médias, donc nous avons souffert. Là, les
choses reprennent leur cour normal comme dans n’importe quelle grande
ville. L’autre soir, nous étions complets et Pleyel était complet
aussi. C’est donc possible.
Comment on gère ces à-côtés ?
Dominique Meyer : C’est pour ça qu’une programmation
doit être le fruit d’une analyse et non celui d’un égo. Les
programmateurs égotiques sont extrêmement dangereux pour les salles
qu’ils administrent. Car un grand théâtre est un lieu fragile qu’on ne
doit pas administrer par foucades. Evidemment qu’on met toujours un peu
de ses goûts personnels quand on choisit des artistes.
On peut s’entendre avec ses confères ?
Dominique Meyer : Il y a des réunions périodiques
pour éviter les carambolages. Entre Pleyel et le Théâtre des Champs
Elysée, il y a deux salles, environ 400 soirées à programmer et,
logiquement, il y a des jours où les choses sont intéressantes des deux
côtés. Dans toutes les grandes villes du monde, la programmation est
dense. On ne va pas décider de ne rien faire un soir sous prétexte que
le même soir il y a un concert passionnant à Pleyel. C’est également
difficile d’éviter les doublons en termes d’œuvres. Plus difficile dans
la musique symphonique que dans l’opéra. Dans l’opéra, comme il y a
déjà sept ou huit représentations, la rotation des œuvres est beaucoup
plus lente. Et chaque année, il n’y a qu’une partie infime du
répertoire disponible qui est utilisée. La discussion entre plusieurs
salles d’opéra est beaucoup plus facile car elle porte sur 20 ou 30
œuvres. Dans le répertoire symphonique, c’est autre chose. Ici, sur 70
concerts par an, il y a environ 200 œuvres jouées. Et 200 œuvres, si
l’on regarde ce répertoire symphonique, cela signifie qu’il y a une
rotation extrêmement rapide. Et vous ne pouvez pas éviter que, lors de
certaines saisons, vous ayez deux fois telle symphonie de Mahler ou de
Beethoven. D’autant qu’on ne maitrise pas tous les paramètres. Certains
essayent de le faire croire mais c’est faux ! On sait tous que
lorsqu’un grand orchestre est en tournée, cela se décide deux ou trois
ans à l’avance et vous n’avez pas tous les éléments en mains. On vous
propose deux ou trois programmes parce qu’ils sont donnés en tournée.
Si, en plus de cela, il faut tenir compte de le programmation des
autres salles parisiennes, c’est un peu compliqué… Le mythe de la
planification pure et parfaite est totalement impossible… Et puis il y
aussi la dictature des anniversaires qui est une facilité que se
donnent certains programmateurs. Les uns et les autres jouent donc les
mêmes œuvres au même moment. Le cycle Chostakovitch si vous voyez ce
que je veux dire… Donc coordination oui, jusqu’à un certain point. Et
il faut accepter aussi l’idée qu’il y ait une certaine concurrence… Ce
qui me frappe le plus, c’est une certaine pénurie d’artistes à un
certain niveau de qualité internationale. Là je ne parle pas de la
qualité intrinsèque des artistes mais de leur capacité à s’adresser à
2000 personnes. Il y a très peu de chefs d’orchestre ayant un
rayonnement suffisant pour diriger les grandes phalanges en tournée. On
voit que la plupart des grands chefs n’ont pas un seul job de directeur
musical mais souvent deux. Ça illustre la pénurie, non ? Ça ne veut pas
dire qu’il n’y a pas de talent mais plutôt qu’à un certain niveau
l’atmosphère est rare. Comme dans les montagnes. Des bons pianistes, il
y en a beaucoup. Mais des pianistes capables de remplir une salle de
2000 places, il y en a combien ? Dix ? Douze ?
Les gouts du public changent ?
Dominique Meyer : Je pense que ça a toujours été
comme ça. On peut me dire « inventez des nouveaux talents ! ». Mais on
le fait. On essaye de mettre des gens ici au Théâtre des Champs Elysée
à 20h00. Mais installer un pianiste, demandez à Jeanine Roze, ça met
cinq ans et on n’est jamais sûr du résultat. Et ce, quelle que soit la
qualité du pianiste. Vous pouvez avoir quelqu’un de très bien,
programmer cinq récitals les uns après les autres, faire toute la
publicité qu’il faut, provoquer des papiers dans la presse, et à la fin
vous n’êtes même pas certain du résultat car c’est le public qui
décide. Aujourd’hui, tout le monde dit avoir été présent au premier
récital de Sokolov. Mais je peux vous dire qu’il y avait 232
spectateurs ! Et évidemment il y en a 5000 qui disent avoir été là à
cette première (sourire).
Comment votre public a évolué ?
Dominique Meyer : Ici, nous avons deux catégories de
public. Les abonnés qui sont très stables. Ils augmentent chaque année,
viennent environ à dix concerts par saison. Ce sont des gens d’abord
intéressés par la voix, souvent abonnés aussi à l’Opéra ou au Châtelet.
L’autre catégorie de public est non abonnée, totalement différente,
mais vient aussi fréquemment. Et intellectuellement ce ne sont pas des
gens qui aiment définirent leur planning un an et demi à l’avance. Ils
n’ont pas envie de savoir ce qu’ils vont faire le 29 mars 2008. Ce que
je comprends car personnellement je n’ai jamais été abonné nulle part.
Ces non-abonnés sont souvent plus éclectiques. Leur approche est plus
instantanée. Sur l’âge, comme il faut sortir un gros chèque d’un seul
coup, le public abonné est plus âgé. Et ce, même si on fait un paiement
fractionné. C’est aussi une caractéristique d’état d’esprit : un état
d’esprit plus jeune correspond mieux à ce désir de ne pas être pris.
Certains, comme Philippe Maillard des Concerts Parisiens, pensent que le classique est une musique vers laquelle on se penche aux alentours de la quarantaine…
Dominique Meyer : C’est complètement faux ! Tous les
soirs, il y a ici des centaines de jeunes qui viennent au concert, aux
représentations d’opéra, il y a tous les âges ! J’aime ni le jeunisme,
ni la gérontophilie, et le public ici est très mélangé. Nous avons
beaucoup agi pour ça d’ailleurs en créant un abonnement étudiant peu
coûteux. En arrivant ici, j’ai augmenté le prix des places les plus
chères et baissé celui des moins chères. Et je n’ai jamais augmenté ces
prix depuis dix ans ! Chaque soir, il y a donc 80 places à 5 euros et
120 places à 12 euros. C’est moins cher que le cinéma à 200 mètres
d’ici sur les Champs ! Et le public venant des milieux enseignants, à
savoir les professeurs, les élèves et les étudiants, représente environ
20%. A côté de ça, même si ça ne figure pas dans notre programme, nous
faisons beaucoup pour les enfants. Un travail en direct avec les
écoles. Chaque année, nous montons donc un opéra spécialement pour les
enfants. Ces quatre dernières années, des opéras de Britten qui a
beaucoup écrit pour les enfants des œuvres magnifiques dans lesquelles
il y a des enfants sur scène d’ailleurs. Et chaque instituteur reçoit
un matériel pédagogique, un CD et un document permettant de préparer ce
très jeune public. Lorsque je vois l’enthousiasme avec lequel les
enfants participent à ces spectacles, le goût pour la musique classique
est plus vivant que jamais… Mais globalement, il n’y a pas vraiment de
problème de fréquentation pour la musique classique. Il y a un problème
par rapport au disque mais pas dans la musique vivante.
Même pour la musique de chambre ?
Dominique Meyer : C’est vrai c’est plus difficile.
Mais là je serai parfaitement heureux si j’avais une deuxième salle
plus petite. Car la musique de chambre, dans un théâtre de 2000 places,
c’est quand même plus vraiment de la musique de chambre…
C’est ce qu’il manque à Paris cette salle intermédiaire ?
Dominique Meyer : Il nous manque le Wigmore Hall,
c’est clair. En même temps nous l’avons et c’est la salle Gaveau ! Il
faudrait lui faire réintégrer le circuit des grandes salles de concert.
Beaucoup de raisons militeraient pour pouvoir disposer d’une salle
comme celle-là : pour présenter des jeunes artistes ou de la musique de
chambre ou des récitals de Lied. On a beau nous dire qu’aujourd’hui il
n’y a plus de spectateurs pour le Lied. Et lorsqu’ici, nous montons un
récital de Lied, si c’est le Voyage d’hiver avec un chanteur
très connu, on peut faire entre 1300 et 1400 spectateurs. Et c’est
beaucoup ! Le même récital sans grand titre mais avec un grand
chanteur, on tombe à 800 ou 900 spectateurs. On nous dit alors : « c’est à moitié vide ! ».
Certes mais c’est plus important que l’Athénée dont on nous rabat les
oreilles ! Il nous manque donc un lieu de référence avec une
programmation construite qui ne soit pas le fait du hasard des
locations. Bref, une salle de 1000 place dans laquelle il y ait une
programmation construite comme nous l’avons fait ici et comme c’est le
cas Pleyel. C’est in-dis-pen-sable !
Et le futur Auditorium de la Villette qui anime les passions, il est in-dis-pen-sable aussi ?
Dominique Meyer : Toutes les décisions successives
ont toujours été prises par des gens différents sans vision à long
terme. La décision de vendre la salle Pleyel à l’époque a été prise
lors d’un élan vertueux d’un gouvernement qui voulait montrer qu’il
gérait mieux le Crédit Lyonnais que le prédécesseur. La décision de
bricoler Mogador a été prise parce que tout à coup il n’y avait plus de
solution pour l’Orchestre de Paris. La décision de rouvrir Pleyel et
d’y faire des travaux a été prise parce que tout d’un coup Bercy
découvrait qu’il n’y avait pas moyen de construire une nouvelle salle à
la Villette. Et lorsque les travaux ont commencé, on a eu une forte
nostalgie de la salle moderne qui n’existe pas à Paris. Bref, tout ça a
été fait dans le plus grand désordre et sans vision professionnelle
particulière. La seule décision ayant un fondement culturel, c’est
celle de l’Auditorium de Radio France. Elle pose d’autres problèmes,
notamment le fait qu’il n’y a pas de moyen de transport, que c’est un
quartier particulièrement mort, etc. Mais l’idée que les orchestres de
Radio France puissent répéter dans le même lieu est quand même
culturellement inattaquable. C’est une décision critiquable, par
exemple lorsqu’on est le directeur du Théâtre des Champs Elysées car il
y a l’Orchestre National ici, mais c’est une décision qui a quand même
une valeur culturelle.
Et l’Auditorium alors ?
Dominique Meyer : La décision de le construire est
une espèce de nostalgie de ne pas disposer à Paris de ce qui se fait de
mieux sur le plan international pour aller écouter de la musique
symphonique. Je comprends cette nostalgie. Le problème c’est
qu’aujourd’hui on a deux salles dans la capitale et qu’on se dirige
vers quatre ! Deux salles c’est déjà beaucoup parfois puisqu’on se rend
compte qu’entre le Théâtre des Champs Elysée et Pleyel, sur une année,
120 artistes sont présents dans les deux lieux. Belle illustration de
la pénurie dont on parlait. Il ne fait pas de doute qu’à horizon 2012,
mais ça ne me concerne plus car je ne serai plus ici depuis longtemps,
il y aura une salle de trop. Il faudra choisir. Et la seule logique
sera, à mon avis, de trouver une autre destination pour la salle
Pleyel. Si on veut donner droit à ce manque que beaucoup ressente d’un
équipement du début du 21e siècle à Paris, il faut en tirer les
conséquences. Le Théâtre des Champs Elysées est un lieu qui est le
siège d’une grande tradition musicale à Paris, un lieu dans lequel le
public et les artistes aiment venir. Un lieu où on éprouve ces
sentiments liés à l’histoire de la musique jouée ici. Lorsque vous
dites à un jeune chef qu’il est dans l’endroit où a été créé Le Sacre du printemps,
ça compte… La salle Pleyel, qui est un peu entre deux chaises car elle
a été transformée plusieurs fois, n’est plus le témoin d’un moment
important…
Pleyel, le nom est là tout de même. N’est-ce pas plutôt à ce
futur Auditorium de se créer une nouvelle identité plutôt que de
picorer un peu de Pleyel, un peu de Champs Elysées, etc. ?
Dominique Meyer : Ça n’est pas à moi de le dire (sourire).
J’ai essayé de tenir ce Théâtre des Champs Elysées contre vents et
marées et d’ailleurs avec une situation budgétaire plus difficile
qu’ailleurs car nous n’avons pas de subvention ! Il y a la Caisse des
Dépôts…
Comment se répartit justement le budget ?
Dominique Meyer : L’aide de la Caisse des Dépôts est
de l’ordre de 5 millions d’euros chaque année. Moins un million qui
représente les dépenses immobilières car nous payons une location et
des charges. Ces 4 millions de la Caisse des Dépôts restants se
comparent donc à ce qu’a le Châtelet de la Ville de Paris, ou aux 6 ou
7 millions que reçoit Pleyel qui ne fait pas d’opéra, etc. Donc c’est
plutôt sportif (sourire).
Votre budget annuel est de ?
Dominique Meyer : Cela dépend des années mais environ
13 millions d’euros. C’est petit pour un lieu qui est ouvert 290 fois
au public comme l’an passé. Tout ça avec 44 salariés… Pour revenir à
l’Auditorium, je ne sais pas dire ce qu’il faut y faire. Je pense juste
que ce qui se passe actuellement à Pleyel devrait aller là-bas. Et il
faudra trouver pour Pleyel une autre destination…
Un nouveau lieu ne créé pas un nouveau public ?
Dominique Meyer : Ça peut se produire et c’est
indispensable à la Villette. Car si chaque année, vous faites 200
représentations pour une salle de 2500 places, ça fait beaucoup de
places à vendre ! Et je ne suis pas sûr que le public des concerts
symphoniques venant traditionnellement de l’ouest de Paris aille plus
de 5 ou 6 fois par an à la Villette… L’offre crée parfois sa propre
demande. Regardez la Bastille. Dans les années 70, époque Lieberman,
époque d’or de l’opéra, il y avait 90 à 100 représentations d’opéra par
an. Point. On n’en faisait pas au Châtelet ni au Théâtre des Champs
Elysée, la Bastille n’existait pas et l’Opéra Comique était presque
tout le temps fermé. Aujourd’hui, nous constatons qu’il y a environ 400
représentations d’opéra chaque année et que la fréquentation est très
forte. Donc les combats politiques d’arrière boutique entre la droite
et la gauche, Châtelet contre Bastille, ont alimenté une espèce
d’engouement. Pour la musique instrumentale, c’est différent car la
nature de cette musique et son répertoire font qu’on est plus souvent
dans la redite. Et au fond, le petit jeu, certes merveilleux,
consistant à aller entendre l’interprétation de Gergiev ou de Muti dans
la Pathétique, c’est quand même un jeu très cultivé auquel on
ne s’intéresse qu’à la longue… Je n’ai jamais été un moteur dans l’idée
de créer une salle à la Villette, idée qui me paraissait farfelue au
départ. Mais si des gens ont poussé pour la construction de cette
salle, ils doivent avoir leur idée. Et je suis sûr qu’elle est bonne…
Quels sont vos taux de remplissage ?
Dominique Meyer : Le premier trimestre de la saison
dernière a été très dur. Nous n’avions même plus de visibilité dans la
presse… Je me souviens d’un mois où le Monde la Musique faisait
le Top 10 des grands orchestres symphoniques, et sept étaient programmé
chez nous. Et en même temps, on disait : désormais la musique
symphonique c’est à Pleyel ! (sourire) Nous étions dans ce
paradoxe. Mais c’était logique car la réouverture d’une salle comme
Pleyel est un moment important dans une ville comme Paris… Nos taux de
remplissage dépendaient donc des soirs. Pour les opéras c’était plein,
mais pour des concerts habituellement complets comme Maria João Pires
ou Anne-Sophie Mutter, nous avons fait 1200 spectateurs payants.
L’automne dernier a donc été très difficile. Le rééquilibrage est venu
tout doucement. Et nous avons fini la saison avec des comptes positifs,
ce qui est indispensable ici vu que nous n’avons pas de subventions… Je
crois que le jour où je quitterai ce théâtre, ma fierté personnelle
sera de le rendre en meilleur état que je ne l’ai trouvé (rire).
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