Propos recueillis par CHRISTIAN MERLIN
Le grand chef japonais revient à Paris, jeudi, au Théâtre des Champs-Élysées. Il rendra hommage à son maître, Charles Munch, en reprenant la « Symphonie fantastique » de Berlioz dans laquelle le chef français excellait. Entretien.
C'EST avec une émotion mêlée d'impatience que l'Orchestre national de France s'apprête à retrouver à sa tête l'un de ses chefs préférés, le charismatique Seiji Ozawa, 72 ans, pour un programme de musique française au Théâtre des Champs-Élysées, jeudi soir. Émotion redoublée lorsque chef et orchestre se retrouveront, le lendemain soir, au Festival international de musique de Besançon : c'est là, en effet, que la carrière d'Ozawa fut lancée en 1959, lors de sa victoire au concours de jeunes chefs d'orchestre. Quand on écoute la bande du premier concert donné par le chef japonais à la tête du National, en 1966, on se rend compte que ce fut un coup de foudre immédiat : depuis, chacune de leurs retrouvailles fait des étincelles... Nous avons rencontré cet homme si chaleureux et débordant d'énergie, il y a un mois, lorsque nous étions au Japon pour assister à la création de la dernière oeuvre d'Henri Dutilleux (nos éditions du 11 septembre).
LE FIGARO. - L'Orchestre national vous aime et vous le lui rendez ?
Seiji OZAWA. - Je me suis toujours senti à l'aise dans la musique
française et avec les orchestres français. Lorsqu'il fonda son école de
musique à Tokyo, mon maître, Hideo Saito, fit venir un professeur de
solfège du Conservatoire de Paris, Mme Isnard,
qui nous enseigna les méthodes françaises. Nous sommes donc issus de la
même culture. Les Français déchiffrent très vite. Ce qui, par exemple,
a facilité les répétitions lors de la création de Saint-François d'Assise de
Messiaen, à l'Opéra de Paris : dans un autre pays, nous ne serions pas
venus à bout d'une partition aussi compliquée. De même, l'Orchestre
national et moi avons toujours été très proches : je garde de grands
souvenirs de la 2e ou de la 3e de Mahler avec eux à la basilique de Saint-Denis, ou de la Jeanne au bûcher d'Honegger.
Vos premiers modèles de direction d'orchestre n'étaient-ils pas français ?
Lorsque j'ai remporté le concours de Besançon, il y avait dans le jury
Eugène Bigot et Charles Munch. Le premier, que nous appelions « M. Métronome »
tant il était rigoureux, m'a fait venir étudier à Paris. Quant à Munch,
il m'a permis de le rejoindre à Tanglewood pour travailler avec le
Boston Symphony Orchestra, dont il était directeur musical, comme je le
fus moi-même par la suite.
Pourquoi les musiciens aiment-ils tant jouer avec vous ?
Il faudrait le leur demander, mais je crois que j'ai appris de Munch à
ne pas imposer une manière de jouer aux musiciens, mais à les inviter à
jouer. Nous faisons de la musique, je veux seulement qu'ils jouent
naturellement. De Karajan, j'ai appris la concentration : quand je
dirige, je n'ai pas le temps de penser, il faut donc être en permanence
à 100 %. Mais quand je suis chef invité, comme avec le National, je
suis beaucoup plus détendu. Quand j'étais directeur à Boston, c'était
différent : j'avais charge d'âmes, c'est moi qui recrutais ou
renvoyais. À la fin de mon mandat, 75 % des musiciens avaient été
engagés par moi. La pression était donc beaucoup plus forte : j'étais
tenu pour responsable de la qualité de l'orchestre.
En programmant la Symphonie fantastique de Berlioz pour votre retour à Paris, vous choisissez un cheval de bataille de Charles Munch !
Munch était inimitable dans la Fantastique.
Il était unique, c'était un géant. Il ne dirigeait jamais deux fois de
la même façon, ce qui n'est pas mon cas : j'essaie au moins de faire au
concert la même chose qu'à la répétition ! On dit que Munch manquait de
technique, mais il avait en fait une respiration et une liberté que
personne ne peut copier. Je me souviens de sa mort en 1968, aux
États-Unis, alors qu'il était en tournée avec l'Orchestre de Paris
qu'il venait de fonder : je l'avais vu peu avant. Il est mort dans son
sommeil, il ne s'est tout simplement pas réveillé. L'Orchestre de Paris
était invité au Festival de Salzbourg, cet été-là. J'ai remplacé Munch,
et Karajan m'a autorisé à programmer le Requiem de Berlioz en hommage à mon maître. Karajan, lui, a dirigé la Fantastique.
Que vous a appris Munch ?
La souplesse. J'allais le voir pour lui demander des conseils sur la manière d'interpréter La Mer de Debussy ; je prenais un cahier et un stylo pour noircir des pages de notes, et, en fait, il ne me disait qu'une chose : « Souple, Seiji, souple. »
Il avait raison. Regardez le bras de Munch, regardez celui de Karajan :
ils n'étaient jamais contractés, ils dirigeaient « souple ».
Vous avez dû diriger la Symphonie fantastique des centaines de fois. Comment garder la fraîcheur ?
Pour garder une partition au frais, je la mets parfois de côté pendant plusieurs années. Je n'avais plus dirigé la Fantastique
depuis 2000 : quand je la reprends au bout de sept ans, je réétudie
complètement la partition et je suis plus libre pour trouver de
nouvelles couleurs. Je l'ai fait aussi avec certaines symphonies de
Mahler, que je sais vouloir diriger à nouveau dans quelques années.
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