Maryse a écrit : 07 mai 2026, 10:41
Mais il y a cette envie/nécessité de partager. D'où ça vient, ma foi... Comme ça. Comme quand on fait un gâteau qu'on a envie de partager.
Durant de très nombreuses années, j’ai fréquenté un type au boulot, genre ingénieur taiseux mais qui n’en pense pas moins, avant d’apprendre qu’il pratiquait secrètement la guitare classique dans le privé et qu'à l'occasion il s’adonnait à la lutherie. Pas du genre à raconter des conneries, j’imaginais qu’il devait avoir un assez bon niveau vu celui de son exigence au boulot. Je lui demande donc avec qui il jouait et s’il lui arrivait de se produire. Il me répondi alors qu’il jouait seul dans son salon, quelques fois avec sa femme au clavecin, mais qu’il était hors de question pour eux de se produire en public. Trop vulgaire sans doute …
Pour ma part, je pense qu’on ressent probablement plus l’envie de partager sa musique qu’un gâteau fait avec amour de ses blanches mains. Surtout en cas de famine … ça doit tenir à la nature profondément éphémère et immatériel de la musique qui, de ce fait, nécessite la présence de témoins pour être tout à fait accomplie. Encore que l’on pourrait dire la même chose d’une peinture. Est-ce qu’un peintre se donnerait la peine de peindre une toile dont il serait certain qu’elle ne serait jamais vue ? un oiseau persévèrerait il à chanter s’il se savait seul au monde ?
Comme musicien amateur et besogneux, je n’éprouve pas spécialement le besoin de me produire en public. Je le fais quand l’occasion se présente. Le genre d’annonce sur Zikinf qui fixe comme objectif de jouer rapidement dans les bars où personne ne nous écoute ne m’attire pas plus que ça et, hormis pour l’orchestre au sein duquel j’ai sué sang et eau sur les mêmes partitions pendant 6 mois, je ne me sens pas non plus au niveau pour assurer un concert d’une heure de musique plus ou moins improvisée devant un public venu vraiment pour ça .
Si bien que les selfies constituent pour moi un bon palliatif. On choisit un beau morceau et on prend le temps qu’il faut pour le jouer et l’enregistrer correctement, tout au moins du mieux possible. Seules les personnes intéressées prendront le temps de le regarder. On ne nuit donc à personne, sauf à la planète tout entière bien sûr. Mais ça, comment faire pour vivre en dehors de son temps ? que celui ou celle qui n’a jamais rien poster ni jamais lu sur les réseaux sociaux, à commencer par ce forum, me jette la première pierre.
En tout cas le selfie nous pousse à mieux faire. Car il est bien vrai qu’à s’écouter, on porte en principe un jugement extrêmement sévère sur soi-même. Le selfie agit comme une loupe grossissante sur nos propres défauts. Quand je m'écoute en groupe, je n'entends que moi avec la même grimace que mister Bean quand il est frustré. Même certains professionnels que j’ai eu le privilège de pouvoir enregistrer s’auto-censurent là où moi je ne vois rien de choquant à première vue.
Quand des années après je revisionne certaines de mes vidéos, il m’arrive de me dire, « Hmmm, ce n’était pas si mal en fin de compte ». Bon, il m’arrive aussi de me dire le contraire. Mais c’est quand même valorisant. « Bel effort. Essaye encore … »
Car ce qui compte avant tout, c’est l’honnêteté et la sincérité avec laquelle on fait les choses. J’ai le souvenir d’une audition de piano dans un conservatoire, où l’élève en fin de troisième cycle, terrorisée, la bouche sèche, les mains tremblantes sur le clavier, avait dû s’y reprendre à 3 fois pour parvenir à passer les 10 premières mesures. Au final, il y avait une telle émotion dans son jeu que ça avait été mon interprète préférée, loin devant le type magistral qui en arrivait à jouer quasi debout sur son clavier emporté par son élan ébouriffant.
Je suis dyslexique, je n’ai pas de mémoire, j’ai l’oreille musicale, certes, mais je suis nul en dictée de notes. Coté rythme je me débrouille du moment que ce n’est pas impaire au-delà de 3 temps … j’ai débuter la musique à 44 ans, en 2004, suite à un chagrin d’amour. Rien ne me prédisposait à faire de la musique en dehors de l’envie que je nourrissais d'en faire depuis tout petit déjà, en écoutant Picolo et Saxo sur mon tourne "diquse". J’ai voulu faire de la contrebasse. Cet instrument était entré inconsciemment dans ma tête certainement en raison des disques qu’écoutait ma mère où la contrebasse était encore utilisée dans les studios pour accompagner les chanteurs comme Ferré, Brassens, Barbara, et très certainement aussi en raison d’un petit 45 tours de tango où, dans mon souvenir et avec le recul, la contrebasse apportait une chaleur toute particulière.
Puis, adolescent, j’ai découvert le jazz. Je trouvais que les contrebassistes avaient tous quelques choses de particulier dans leur attitude, avec leur instrument encombrant qui leur donnait un air emprunté quand ils se déplaçaient, presque comiques. Ça les rendait sympathiques à mes yeux. Je compatissais. J’aimais bien aussi les solos de contrebasse. Bref j’étais sensibilisé. Puis un jour se fut le choc en découvrant l’album The Sound Of Bass de François Rabbaht. Puis Scott LaFaro dans Sunday At The Village Vanguard. Alors quand j’ai eu le moral dans les chaussettes et que j’ai appris qu’on donnait des cours de contrebasse à l’école de musique près de chez moi, je me suis dit « pourquoi pas ». Je me suis pointé à mon premier cours les mains dans les poches. Le prof m’a regardé et m’a demandé : « tu as une contrebasse à la maison ? », moi «heu, non», « procure toi une contrebasse pour pouvoir travailler chez toi et viens me revoir après ». Fin de mon premier cours …
Voilà, depuis je crois pouvoir dire que la contrebasse radicalement changé ma vie. Alors je ne suis pas très doué, c’est vrai. J’aime plaisanter en disant que j’ai choisi cet instrument parce qu’on a besoin que de 5 doigts pour en jouer, ce qui le rend moins complexe que les autres instruments, en dehors du triangle bien évidemment.
En cas de découragement, oui, il y a toujours le son de l’instrument pour nous motiver. C’est effectivement un bonheur sans égal quand on parvient à faire sonner son instrument comme on le souhaite. C’est pourquoi j’invite les débutants motivés à investir rapidement dans du bon matériel, quitte à faire des sacrifices. J’ai mis beaucoup trop de temps à comprendre ça. Et je le regrette. Aujourd'hui c'est rien que du bonheur.
En cas d’ennui, je préconiserais de varier les styles et notamment de pratiquer l’orchestre. C’est un bon moyen d’échapper à l’enlisement et on bénéficie d’un phénomène d’entrainement. La pratique simultanée, voir alternative, de l’orchestre et du « jazz » par exemple, conduit à un enrichissement mutuel des deux disciplines. On évolue et apprend bien qu’avec la diversité et la nouveauté qui éveillent l’intérêt. On découvre de nouveaux univers, en rencontre de nouvelles personnes.
La culture de l’orchestre est déjà tout un monde en soi. Je vous invite d’ailleurs à aller voir l’excellent documentaire « Nous l’Orchestre » qui vient de sortir au cinéma. Une plongée immersive au sein de l’orchestre de Paris. Tout y est. Certaines choses échapperont sans doute à ceux qui ne connaissent pas ce milieu, les autres s’y retrouverons totalement, même comme amateur. Ils seront étonnés et rassurés de constater que même chez les professionnels, à ce niveau d’excellence, on se perd dans les partitions, on papote au sein du pupitre, on compte les mesures sur ses doigts, ou à voix basse, on vient au secours de son voisin et vis-versa, on s’ennuie aussi et on s’adonne justement à d’autres pratiques musicales en petit groupe pour retrouver de l’intérêt.
Puisse mon témoignage aider à redonner envie et courage et à celles et ceux qui l’auraient perdu. Que serait notre vie sans la musique ? mieux vaut ne pas y penser ...
Quant à la place des femmes dans la musique, pour être tout à fait complet sur le sujet, je pense qu’il ne manque pas d’exemples fameux. J’invite tous les virilistes qui veulent guérir de leur maladie à faire du sport dans un club avec des femmes ayant un niveau supérieur au leur. La guérison est assurée.